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mardi 23 février 2016

Les smartphones sont-ils dangereux pour les enfants ?



Les smartphones sont maintenant devenus omniprésents. Ils sont utilisés au travail comme à la maison pour communiquer, lire et produire des documents. Dans la vie familiale, ils sont massivement utilisés pour constituer des archives personnelles et familiales qui sont partagées et conservées les réseaux sociaux. Leur rôle d’intermédiaire est cependant remis en cause par des observations anecdotiques. Il arrive en effet de constater que des parents peuvent être plus attentifs à leurs smartphones qu’à leurs enfants, ou qu’une conversation prometteuse soit interrompue par la notification d’un nouvel événement sur une application quelconque.


Quel est l’effet des smartphones sur les relations parents enfants ? Plusieurs éléments de réponse sont déjà disponibles. Le premier est assez inquiétant. Il concerne la fréquence des accidents domestiques aux USA. Après une baisse pendant plusieurs années de suite, le nombre d’accidents impliquant des enfants âgés de moins de 5 ans a augmenté de 10%. Cette augmentation correspond à l’arrivée des smartphones. En effet, elle s’est produite entre 2007 et 2012 et que l’iPhone a été mis sur le marché en 2007

Des chercheurs du North Shore-LIJ Cohen Children’s Medical Center ont mené une recherche auprès de 50 enfants et de leurs tuteurs sur 7 terrains de jeux de la ville de New-York. Ils ont observé que dans 74% des 371 minutes observées, les adultes relâchent la surveillance des enfants . Les smartphones et autres gadgets électroniques comptent pour 30% des distractions. Les enfants profitent de ces distractions pour marcher sur la balançoire, jouer au cochon pendu ou se lancer du sable. 

D’autres chercheurs ont observé les interactions parent-enfant au restaurant. 55 groupes au total ont été observé et une attention particulière a été porté à la fréquence à laquelle les adultes utilisent leurs smartphones pendant le repas. Sans surprise, 40 adultes ont utilisé leurs smartphones. Si l’interaction avec le smartphone a été brêve, dans 40% des cas les adultes n’ont pas lâché leur téléphone pendant tout le repas. Fait intéressant, ils avaient tendance à interagir agressivement avec leurs enfant, parfois pour protéger leur activité avec le smartphone


Conclure que les smartphones sont dangereux pour les enfants est cependant prématuré. D’abord parce que les comportements observés par les chercheurs font partie des prises de risque normales des enfants. Les jeux du cochon pendu ou les mouvements de balançoire vigoureux renforcent l’estime de soi des enfants parce qu’ils viennent à bout de peurs par leurs propres moyens. Monter sur un arbre, courir, pousser et même se battre font partie des moyens dont les enfants disposent pour se construire. Ensuite, il est tout aussi banal d’observer qu’un adulte peut être totalement absorbé par la lecture de son journal ou une conversation. De ce point de vue, les smartphones ne sont pas plus dangereux pour les enfants qu’un bon livre ou un ami de leur parent.


En somme, ces deux études apportent des résultats intéressants dont l’interprétation risque d’être biaisée si elle est centrée sur le média. Ce qui peut être problématique pour l’enfant, voire même dangereux, de façon ponctuelle ou durable, c’est l’inattention à sa personne par l’adulte sensé veiller sur lui. Cette inattention peut être réduite en instaurant des embargos sur les smartphones à certains moments de la journée. Mais si une personne a besoin de cette béquille pour porter de l’attention à son enfant, c’est très probablement qu’elle a aussi besoin d’être aidé comme parent.





SOURCES 

Ball, David J. Playgrounds-risks, benefits and choices. HSE Books, 2002.

Radesky, Jenny S, Jayna Schumacher, and Barry Zuckerman. "Mobile and interactive media use by young children: The good, the bad, and the unknown." Pediatrics 135.1 (2015): 1-3.

Radesky, Jenny S et al. "Patterns of mobile device use by caregivers and children during meals in fast food restaurants." Pediatrics (2014): peds. 2013-3703.

Hiniker, A., Sobel, K., Suh, H., Sung, Y. C., Lee, C. P., & Kientz, J. A. (2015, April). Texting while Parenting: How Adults Use Mobile Phones while Caring for Children at the Playground. In Proceedings of the 33rd Annual ACM Conference on Human Factors in Computing Systems (pp. 727-736). ACM.


mardi 13 mai 2014

36 millions et + de technophobes


La vidéo de "Look up" (2014) de Gary Turk nous enjoint a lever les yeux de nos téléphones portables et de voir. La rhétorique est simple : “en haut”, les relations vraies, les amis, les moments partagés, les échanges de regard. “En bas”, l’isolation, les occasions manquées de rencontre, les illusions…


Xavier Delaporte a déjà parlé de cette vidéo. Thierry Crouzet, qui s’est livré a une expérience de déconnexion volontaire, a également donné son point de vue

Ce n’est pas la première vidéo de ce type. "I forgot my phone" (2013) est construit sur le même modèle. Ces vidéos sont des continuations de paniques morales construites à propos de l’Internet et de ses dangers pour la jeunesse. Une première série de discours présentait l’Internet comme un espace dans lequel les enfants pouvaient rencontrer une série de risques. Ces risques concernaient leur moralité, leur intégrité physique, voire meme leur vies. Du fait du caractère de l’Internet, les enfants pouvaient avoir accès à de la pornographe, des discours haineux, racistes, croiser des néo-nazis et des pédophiles (Squire, 1996; Sadar, 1995)

De nouveaux discours sont en formation. Ils ne présentent plus les mondes numériques comme des Sodomes numériques, mais comme des espaces stérilisants pour les relations sociales. Le téléphone portable est particulièrement visé. Ces deux vidéos enjoignent à s’en détacher pour regarder autour de soi, et bien évidement, croiser des visages souriants et des personnes désireuses de s’engager dans des interactions riches. Ici, le téléphone et l’Internet isolent des relations sociales, éloignent du vrai, de l’amical et du fraternel. On aurait donc deux mondes. Un monde articificiel, technologique, médiatisé, et un monde immédiat, fait de la vérité de la chair et du désir.

Une vision techno-déterministe

La vision sous-jacente à ces vidéos est l’idée selon laquelle les sociétés et les individus sont déterminés par nos objets techniques. Les objets techniques exercent une influence sur les pratiques sociales et produisent ainsi des changements dans les sociétés. C’est ce techno-déterminisme qui est à l’origine de la figure du “digital native”, cet enfant né dans un riche environnement médiatique et grandissant dans une nature numérique généreuse. Le “digital native” est dans un rapport si immédiat au numérique qu’il n’a pas besoin de passer par les apprentissages et les transmissions. Il a une connaissance intuitive des applications et il utilise les espaces numériques comme lieux de rencontre avec d’autres digiborigènes. Pour que le portrait soit complet, il faut ajouter a cet imaginaire positif une version plus sombre. Le digiborigène n’est plus l’enfant solaire de la nature numérique. Il est l’enfant sombre de la “bed room culture” qui compense l’espace limité de sa chambre par les champs infinis du numérique.

Qu’ils soient les digiborigènes solaires ou les sombres enfants coupés de relations “vraies”, ils sont les produits de l’environnement technique dans lequel ils sont nés. Il sont déterminés par la technique.

Ce techno-déterminisne est une vision incomplète du problème. Il ne prend pas en compte que les effets d’une technique ne sont pas le mémé pour tous. Il est différent en fonction des compétences des personnes et des groupes qu’ils composent, et des sens qu’ils donnent à la technique. Il ne prend pas non plus en compte le fait que les objets techniques ne tombent pas du ciel. L'environnement technique dans lequel les enfants d’aujourd’hui naissent et grandissent a une histoire. Les objets techniques ont leur mode d’existence. Ils sont eux-mêmes des produits de la société. Parler du téléphone portable et des jeunes comme une réalité homogène, c’est ne pas prendre en compte que parmi ces jeunes, les usages et les effets ne seront pas les meme selon les classes sociales, le niveau d’étude, ou le sexe. Le téléphone a des affordances qui invite a des utilisations particulières - par exemple, parce qu’il est “portable”, il encourage a l’avoir sur soi à tout moment ; parce qu’il a un appareil photographique, il invite a prendre des photographies ; parce qu’il a un accès internet, il pousse a partager les images sur le réseau. Le téléphone portable est loin d’éloigner les jeunes les uns des autres. Il est utilisé pour renforcer ou maintenir des liens existants. Les réseaux sociaux sont investis d’une manière similaire. En d’autres termes, les écrans sont utilisés par le petit peuple des enfants et des adolescents pour créer et investir des espaces. Il dispose des moyens d’expression que n’avaient pas les générations précédentes. Une nouvelle fois, les adultes ont des occasions de décoloniser la jeunesse.

Une vision technophobe

Dans un monde ou la technologie est plus présente que jamais, il peut sembler étonnant d’utiliser le terme de technopole. Avons-nous en effet été plus proches de nos objets techniques ? Les ordinateurs et les téléphones portables nous accompagnent dans nos activités quotidiennes. Ils président à nos affaires, nos vies privées, et nos loisirs. Ils sont les comptables de nos plaisirs et de nos quotidiens.

Cela n’empêche pas une certaine attitude négative a priori à propos de la technologie. Cette attitude se traduit par des comportements ou des pensées chargés d’anxiété dès lors que des objets techniques sont en jeu. Les ordinateurs et les smartphones parce qu’ils sont a la fois les objets les plus banaux et les plus à la pointe de la technologie, concentrent sur eux toutes les anxiétés technologiques


La technophobie est définie par : 1) l’anxiété à propos des interactions actuelles ou futures avec des ordinateurs, ou une technologie en lien avec les ordinateurs; 2) des attitudes globalement négatives vis à vis des machines, leur fonctionnement et leur impact social et 3) des pensées négatives ou des attitudes internes autocritiques pendant l’interaction avec l’ordinateur ou avant l’interaction. (Rosen and Weill, 1990) 

Il a été estimé qu’entre un quart et un tiers de la population du monde industriel est technophobe à un degré ou un autre (Brosman et Davidson, 1994). Cette technophobie est un phénomène durable. Elle n’est pas entamée par la relation de plus en plus étroite que nous avons avec les machines. Il est même possible qu’elle soit augmentée puisqu’il a été montrer que les quinquagénaires sont moins anxieux vis-à-vis des machines que les trentenaires, alors qu’ils passent moins de temps avec elles 

La vision technophobe est appelée par la vision techno-déterministe. En effet, penser que l’on est changé sans pouvoir rien y faire par une technologie que l’on présente comme ubiquitaire et toute puissante suscite de l’anxiété. On comprend alors mieux la réponse qui est donnée - débranchez! fuyez les machines. Mais cette solution est inadéquate parce qu’elle est une réponse a un problème qui est mal posé.



  • Squire, Shelagh J. "Re-Territorializing knowledge (s): electronic spaces and'virtual geographies'." Area (1996): 101-103.
  • Sardar, Ziauddin. "alt. civilizations. faq cyberspace as the darker side of the West." Futures 27.7 (1995): 777-794.
  • Rosen, Larry D, and Phyllisann Maguire. "Myths and realities of computerphobia: A meta-analysis." Anxiety Research 3.3 (1990): 175-191.
  • Chua, Siew Lian, Der-Thanq Chen, and Angela FL Wong. "Computer anxiety and its correlates: a meta-analysis." Computers in human behavior 15.5 (1999): 609-623.
  • Weil, Michelle M, Larry D Rosen, and Stuart E Wugalter. "The etiology of computerphobia." Computers in Human Behavior 6.4 (1990): 361-379.


dimanche 30 mars 2014

Les adolescents, les smartphones et l'école totalitaire



Le sociologue Erving Goffman appelle “kit identitaires” les objets que des personnes portent sur elles afin de raffermir leur sentiment de soi et de soutenir la manière dont elles se présentent aux autres. En d’autres termes, nos objets et nos possessions participent à la construction de nos identités. 

Nous avons maintenant de nouveaux kit identitaires. Ce sont les téléphones portables qui nous accompagnent dans notre quotidien. Ils sont des extensions de soi en ce sens qu’il permettent d’être en lien ou de s’isoler. Ils permettent d’appeler des proches et de communiquer avec eux de différentes façons. L’utilisateur peut capturer des moments en prenant des photographies ou des films. Il a acces à l’Internet ou il peut participer à des discussions en postant de nouveaux contenus ou en lisant ceux des autres. Il peut lire les flux d’information auxquels il est abonné (YouTube, Twitter etc…). Dans les moments de tension, le smartphone permet d’écouter de la musique ou de regarder des vidéo. Le téléphone est donc devenu bien plus qu’un téléphone. Il est un couteau suisse identitaire avec lequel les individus construisent et modèlent leur s identités.

Bien trop souvent, ces outils sont maintenus à l’écart des établissements scolaires. Les réglements intérieurs interdisent aux élèves d’utiliser des smartphones ou même tout simplement de l’avoir dans la main. En cas de transgression, l’école peut faire des abus de pouvoir en confisquant l’appareil pendant plusieurs jours. En interdisant les téléphones portables, les établissements scolaires découpent un espace et un temps dans lequel l’expression de l’identité des enfants est amputée. Elle les rend muets à eux même et aux autres.

L’école montre ainsi qu’elle fonctionne de manière totalitaire. En effet, les kit identitaires sont l’expression de ce que chacun peut avoir de personnel voire d’intime. Ils articulent l’identité sociale et l’identité personnelle. Les institutions qui les interdisent sont qualifiées de “totalitaires” par Goffman C’est le cas de l’hopital et de la prison pour lesquels les caractéristiques individuelles des personnes importent peu. Elle construisent pour chacun l’identité dont elles ont besoin pour remplir leurs fonctions. C’est aussi le cas de l’école qui supprime pour chaque personne ce qu'elle a de plus personnel dans le but de le transformer en élève. 

Que sera la mémoire des enfants qui sont aujourd’hui à l’école ? C’est assez facile à imaginer. Leur quotidien sera massivement documenté dans leurs archives personnelles. Il sera également en images, en vidéo, et en status sur leurs comptes Facebook, Vine et autre Twitter. Ces mémoires téléversés sur l’Internet seront partagées et enrichies par les commentaires des autres. Mais elles seront frappées d’une immense tache blanche. On n’y verra ni les cours des collèges et des lycées, ni les salles de classes, ni les images d’amis et de professeurs en situation. En d’autres termes, un espace dans lequel les enfants passent 8 heures par jour et 3 a 6 années de leurs vies sera frappé d’amnésie numérique. 

Dans un monde ou les contenus numériques participent à la construction de soi, en interdisant les smartphones, les établissements scolaires amputent les mémoires individuelles et collectives. Elles font obstacle à la manière dont aujourd’hui, les enfants construisent leur expérience de soi et leurs identité.