vendredi 27 février 2015

Il n'y a pas d'effet "mentalité Playstation"



Par "mentalité Playstation", on désigne l'état d'esprit provoqué par l’éloignement géographique et psychologique de l’opérateur d'un drone de sa cible. Plutôt que de percevoir des êtres humains, le pilote de drone ne verrait que des pixels sur un écran. L’utilisation de l'image virtuelle dans un cadre militaire conduirait à une déréalisation de la violence. Plutôt que de percevoir des être humains, les pilotes de drone ne verraient que des pixels sur un écran. 

La question de savoir s'il existe un effet "mentalité Playstation" ou s'il s'agit d'une simple image est importante. En effet,  nous vivons dans un monde où les images sont de plus en plus présentes. Ces images ne font pas que nous informer ou nous divertir comme les images d'hier. Les images d'aujourd'hui nous invitent à l'interaction. Nous les manipulons pour modifier notre réalité. Cela peut être un geste aussi banal que d'appuyer sur une icone pour lancer un film sur notre téléviseur ou pour fermer les stores de notre maison. Le même geste peut aussi lancer un missile AGM-114 Hellfire contre un batiment ou un véhicule ennemi.

Cette interactivité des images peut nous amener à traiter la réalité comme si elle n'avait pas plus importance qu'une image sur un écran, ou au contraire à donner aux images de nos écrans la même importance que la réalité. Dans les deux cas, la confusion image/réel est problématique.  Nous pourrions faire comme si une vie humaine ne comptait pas plus qu'un point sur un écran ou au contraire faire comme si une image valait autant ou plus qu'une vie humaine.

Avons nous à craindre que les images qui nous accompagnent tous les jours nous conduisent peu à prendre contact avec la réalité ? Les images des jeux vidéo "violents" désensibilisent-elles peu à peu les joueurs ? Les rendent-elles moins sensibles à la souffrance d'autrui ? C'est la position de Grossman qui affirme que les jeux vidéo sont simulateurs de meurtre : frag après frag, partie après partie, les gamers sont transformés en meurtriers par désensibilisation

Cette crainte n’est pas vérifiée par les recherches menées sur les pilotes de drones. Au contraire, il a été montré que les pilotes de drones souffrent de stress post traumatique de troubles anxieux et de dépression comparables à  ceux des pilotes de chasse. Même à plusieurs milliers de kilomètres du théâtre des opérations, les pilotes de drone sont confrontés à la brutalité des combats. Ils ont même parfois une vision plus précise de ce qui se passe sur le terrain. En ce sens, le “virtuel” ne provoque pas un détachement mais une immersion encore plus profonde dans le tumulte des combats.

La guerre moderne donne un dispositif expérimental qui permet de croiser la violence réelle et le monde des images. Le fait que les pilotes de drones souffrent autant que les autres pilotes montre que l'univers montre qu'agir au travers d'une image ne signifie pas ne pas avoir pleinement conscience de ses actes. Ces éléments sont importants parce qu'ils devraient rassurer tous ceux qui pensent que les joueurs de jeux vidéo sont désensibilisés à la violence au cours des heures passées dans Call of Duty ou Grand Thief Auto. Il n'en est rien.


  • Munger, Sylvain. "La guerre au 21e siècle: Perspectives sur un phénomène en mutation." Études internationales 42.4 (2011): 521-531
  • Duggan, Aaron. "Nex Ex Machina, or Bringing it All Back Home: The Fallacy and Fantasy of Sacrificeless Warfare and Why it Will Never Work." Mythological Studies Journal 1.1 (2010).
  • Christen, Markus et al. "Measuring the moral impact of "operating" drones on pilots in combat, disaster manager and surveillance (2014)
  • Grossman, Lt Col Dave, and Gloria DeGaetano. Stop teaching our kids to kill: A call to action against TV, movie & video game violence. Random House LLC, 2009. 
  • Quéau, Philippe. Le virtuel: vertus et vertiges. Editions Champ Vallon, 1993.