jeudi 14 octobre 2010

A propos de “The Social Network”

Hermes is about to Fly

 

The Social Network porte l’histoire du réseau social Facebook sur les grands écrans. L’histoire fait rêver ou effraie : un jeune homme code un site qui se répand comme une trainée de poudre d’abord dans le cyberespace puis dans le monde. Facebook est quelque chose de très spécial : il est un des dispositifs qui a contribué à faire du cyberespace un élément de l’espace géographique. Avant Facebook, nous allions sur le web. Avec Facebook, le web est partout avec nous.

L’histoire que raconte le film est bien entendue romancée. On y apprend que l’ancêtre de Facebook prendrait son départ dans une déception amoureuse, que le fondateur de Facebook présenterait des traits autistiques de type Asperger et qu’il aurait volé l’idée de Facebook à des camarades de classe.

Tout cela est à la fois inexact et vrai. Pour ce qui est de la véracité historique, il y a déjà suffisamment d’éléments sur le réseau pour pourvoir se faire une idée un peu  plus précise de l’histoire de Facebook. Par ailleurs, le travail des historiens se fera peu à peu.

Pour ce qui est de la véracité psychologique, elle est totale puisque le film reprend une filières mythiques : Marck Zuckenberg entre dans le panthéon des Voleurs de Code avec Steve Jobs et Bill Gates.  Il s’agit là d’un mythe prométhéen

Une précision : que cela soit mythique ne signifie pas que le vol n’ai pas eu lieu. Ce que j’examine ici n’est pas la vérité historique mais la façon dont l’imaginaire du cyberespace est structuré. De mon point de vue, les idées n’appartiennent pas à des individus mais à des époques. L’histoire montre que les objets techniques sont toujours inventés plusieurs fois, qu’il s’agisse de l’avion, de télégraphe, de l’Internet ou de .. Facebook !

On se souvient que Prométhée vole auprès de Zeus le feu pour le donner aux hommes. Cela lui vaudra d’être enchainé à un rocher et de voir son foie dévoré par un aigle. Mais cela permettra aux faibles hommes de survivre en étant au contact de la puissante flamme divine. On comprend aisément ce que porte le mythe : le feu de la connaissance ne s’approprie pas sans risque.

Mais peut-être est ce que Marc Zuckenberg se sentirait plus proche de Hermès ? Hermès est le gardien des routes et des carrefours, des voyageurs, de la chance, conducteur des âmes aux Enfers, et le messagers des Dieux. N’est-ce pas une bonne figure tutélaire des digiborigènes qui ont toujours besoin de s’orienter dans l’immense cyberespace et pour qui un peu de chance dans leur recherches est toujours bienvenu ?  Mieux : Hermès est aussi le dieu des voleurs, ce qui nous ramène au thème du film.

Hermès est le type même du dieu trompeur. Il est ce que les américains appellent un trickster. C’est un joueur de tours, et ce dès sa naissance.  Il ment effrontément à son frère Apollon qui lui reproche d’avoir volé ses bœufs : comment pourrait-il, dit-il, alors qu’il vient juste de naitre, avoir commis un tel forfait ? Dans le mouvement même du vol, Hermès a inventé les raquettes (pour effacer ses traces ) et l’art du feu (pour faire cuire la viande). Hermès est un inventeur : la lyre et la flute de Pan naissent d’entre ses mains mais aussi l’écriture, les poids et mesure ou la danse. Il est la personnification la malice. Hermès est créateur de culture.

Lewis Hydes a merveilleusement montré les différents aspects du trickster. Le trickster vole, ment, triche, est obsène mais il est créateur de culture. Mieux, c’est dans le mouvement du vol, du mensonge, de la tricherie et des obscénités qu’il fait œuvre de culture. Par ses transgressions, il fait apparaitre de nouveaux espaces. Le trickster est un transgresseur (“boundary-crosser”) mais il crée aussi de nouvelles façons de faire et d’être. Il sépare et assemble d’une nouvelle façon. Il rend flou les disctinctions ou les articulations. Après son passage, ce que signifie “bon” ou “mauvais”, “masculin” ou “féminin”, “vivant” ou “mort”  n’a plus exactement le même sens.

C’est cette figure de Mark Zuckenberg comme trickster que le film installe. Zuckenberg ne fait pas que transgresser des règles en hackant les serveurs de l’université de Haward, en utilisant les images d’étudiantes qui s’y trouvaient, en faisant sienne un idée qui appartenait à l’air du temps, en trompant Eduardo Saverin ou les frères Winkervoss. Zuckenberg est un trickster car il change le monde. Après lui, les mots comme “vie privée” ou “ami” n’ont plus tout à fait le même sens.

Zuckenberg n’est pas un cas isolé. Une grande partie des mondes numériques ne doit son existence à des tricksters. Ils sont tout simplement parfois un peu déguisés :  le trickster à un certain talent pour changer de forme. Le  faker est une de ses incarnations qu’il s’agisse de se faire passer pour quelqu’un d’autre ou de faire passer un document pour un autre. Le Copier Coller ou le mème sont le signe sûr du passage du trickster. Le troll en est une autre tout comme le hacker et selon Gabriella Coleman l’un procéderait de l’autre : au contact de la culture mainstream, des hackers se seraient transformés en trolls. Dans tous les cas, il s’agit de faire autre chose avec la même chose et de donner aux matières numériques une toute autre ampleur. Le tricsker est amoral. Il n’est intéressé que par l’observation des modifications qu’il fait subir aux matières numérique. C’est un héros du “Et si..” : et si j’utilise tel programme pour envoyer un message de A vers B en passant par Arpanet ? Et voilà ! Le mail est né ! Et si j’utilisais les images disponibles en ligne pour faire un trombinoscope ? Et voilà Facebook !

Il y a dans ces jeux quelque chose d’éminemment précieux : ils rendent habitables les matières numériques. Le réseau et les objets que les ordinateurs ne sont pas faits pour nous accueillir. Le réseau est un immense lieu de contrôle qui ne demande qu'’à revenir à ses premières passions : le comptage, la maitrise. Les tricksters nous aident à ouvrir quelques brèches dans cet environnement qui sans cela se refermerait vite sur nous. Les “hacks” faits ici et là creusent dans un environnement inhumain une place pour accueillir nos vies psychiques. Cela se fait, il est vrai, au prix de quelques transgressions.