jeudi 17 septembre 2009

Dexter

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Dexter est un expert en taches et éclaboussures de sang. Il n'a pas son pareil pour analyser et interpréter une scène de crime pour peu qu'elle soit un peu sanguinolente. Il l'interpréte aussi surement qu'Umberto Eco interprété un manuscrit du moyen age ou Freud un rêve. Il tient cette capacité spéciale d'un traumatisme infantile qui remontera tout au long de la saison 1

Je ne sais pas pourquoi les scénaristes américains utilisent encore la vieille théorie du traumatisme alors même qu'elle a été abandonnée il y a plus d'un siècle par Sigmund Freud. Mieux : il y a eu dans les années 80 aux Etats-Unis une série de procès retentissants conduisant à la condamnation de "psychothérapeutes". Ceux-ci avaient fait "retrouver" a leurs patients des souvenirs des traumatismes infantiles qu'ils avaient subis. Les patients avaient porté plainte contre leurs bourreaux, qui étaient la plupart du temps leurs parents, et les procès avaient montré le caractère imaginaire des sévices. Les "bourreaux" s'étaient retournés contre les thérapeutes et l'affaire a connu la fin que l'on sait

Ce n'est donc pas du coté des traumatismes que l'on s'intéressera donc à Dexter. Et ce d'autant plus que le talent et le plaisir qu'il prend à son travail d'expert de police montre bien qu'il y a là quelques sublimations en marche et que le traumatisme a donc été, au moins pour partie, élaboré.

Dexter est plus intéressant par son incapacité foncière à éprouver de l'empathie. Les liens avec les autres lui sont impossibles, non pas que cela l'angoisse. Cela signifierait qu'il pense à l'autre comme quelqu'un de distinct de lui. C'est tout simplement que l'autre ne vaut pas pour lui. Il a de lui même une image totalement vide : rien ne l'occupe jamais. Ni pensée, ni émotions. Dexter est vide et pour cacher ce vide il promène dans le monde un masque souriant. Toutes les interactions qu'il avec les autres sont des constructions et des apprentissages. Il n'a jamais un mouvement spontané - sauf, peut-être, lorsqu'il se laisse aller à tuer quelqu'un.

Cette incapacité a être dans une relation inter-humaine de Dexter recouvre plusieurs mécanismes.

Il y a tout d'abord ce que l'on appelle "la belle indifférence". L'expression avait été forgée par Martin Charcot pour désigner le peu de cas que les patientes hystériques faisaient de leurs symptômes. Elle a été ensuite étendue aux adolescents pour décrire la façon dont ils peuvent parfois traiter le monde qui les entoure.

On trouve également de tels mécanismes défensifs chez les traumatisés. Certains semblent être capables de parler des catastrophes qu'ils ont endurés sans la moindre émotion apparente. Les traumatismes sont rapportés comme des faits externes, ou comme s'ils avaient été vécus par quelqu'un d'autre. En un sens, c'est vrai : le traumatisme est isolé dans une partie du psychisme et toute relation avec lui est rompus. Il est forclos. Le mécanisme utilisé correspond a ce que Nicolas Abraham et Maria Torok ont appelé le "refoulement conservateur"

Parfois, ce mode de pensée ne concerne pas uniquement une partie du psychisme mais l'individu tout entier. Il s'agit de personnes ayant le plus grand mal à décrire leurs sentiments. Leur vie fantasmatique et imaginaire semble totalement abrasée. Ils vivent dans un mode de procédures et d'opérations à faire les unes après les autres. Les relations humaines leur semblent être un labyrinthe aussi dangereux qu'insensé. Ce fonctionnement correspond à l'alexythymie c'est à dire à l'incapacité à mettre des mots sur ses émotions et ses sentiments.

Le personnage de Dexter pousse ces traits de personnalité a leur extrême : il est tout entier enfermé à l'extérieur de lui. Il est aggripé a des masques - "Les gens ont parfois un masque, moi j'en ai un tout le temps" dit-il-. Il est, pour reprendre l'expression de Joyce Mc Dougall "désaffecté" : sans affect, coupé aussi bien des autres que de lui-même.

L'intéret du personnage est que nous utilisons tous ces mécanismes pour nous protéger de mouvements affectifs que nous vivons comme trop dangereux. La seule différence est que nous les utilisons de façon ponctuelle ou prolongée,  et avec plus ou moins d'intensité.