mardi 13 avril 2010

Nous n’avons jamais été attentifs

 

La charge a été sonnée par Nicholas Carr : dans un texte publié en Juillet/Aout 2008 dans The Atlantic (la traduction a été réalisée par Framablog et repostée sur InternetActu) il dressait un portait dans lequel tout le monde pouvait se reconnaitre : le temps des lectures longues était passé, lire sur un écran d’ordinateur était un travail à la Sisyphe tant les sollicitations externes au texte était nombreuses. Pire : le ver était dans le fruit puisque les liens hypertextes étaient autant d’occasion de fuir le travail de pensée qui accompagne la lecture

Pourtant, il faut imaginer Sisyphe heureux.

 

La malédiction d’un dieu

La position d’un Carr est biaisée idéologiquement : elle surestime l’écriture et méconnait son histoire. Il faut en effet se souvenir qu’à l’origine, l’écriture n’était dotée de toutes les qualités que l’on veut bien lui accorder aujourd’hui. Platon mettait dans la bouche du dieu Teuth des phrases sans appel :

«  cet art [l’écriture] produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-mêmes, qu'ils feront acte de remémoration; ce n'est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède.Quant à la science, c'en est le simulacre que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d'enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n'auront aucune science ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu'ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d'être des savants.»  Platon, Phèdre, 274b-275b, Trad Brisson GF p 177-178

 

La parcellisation de l’écriture

Elle ignore également que l’histoire de l’écriture est celle d’une parcellisation. Ce n’est pas l’hypertexte qui est en cause : c’est tout le processus de l’écriture. Dès l’invention du codex, la malédiction de la parcellisation et du butinage a commencé. La page découpe en effet une unité dans l’ensemble que compose le livre. Il devient possible de le feuilleter, c’est à dire de le parcourir dans un ordre qui n’est pas celui de l’oralité. L’oralité oblige a suivre syllabe après syllabe l’ordre du discours

Au 7ième siècle, on invente la séparation des mots. Entre les 11ième et 12ième siècles, on invente l’index, le titre, le numéro de page, et la marque de paragraphe. Tout ce que l’on appelle l’appareil critique du livre et qui sert à l’étude des textes nous éloigne du texte oral. Si le codex est bien la killin app qui a bouleversé notre culture, c’est bien parce qu’il proposait une autre disposition du texte et donc de nouveaux modes d’appropriation :

“En libérant la main du lecteur, le codex lui permet de n’être plus le récepteur passif du texte, mais de s’introduire à son tour dans le cycle des annotations. Le lecteur peu aussi accéder à directement à n’importe quel point du texte. Un simple signet lui donne la possibilité de reprendre sa lecteur là ou elle avait été interrompue, ce qui contribue également à transformer le rapport avec le texte et en modifie le statut”  Ch. Vandendorpe Du papyrus à l’hypertexte

Ainsi, le livre nous a été et nous est encore si précieux, c’est précisément parce qu’il éclate le discours en unités qui peuvent être accessibles directement. L’écriture a quitté petit à petit son statut de transcription de la voix pour advenir à quelque chose d’autre : elle est aussi sa mise en scène ou si l’on préfère, sa mise en tableau. Cette tabularité s’est peu a peu accentuée au fil de l’évolution de l’écriture et du codex. Sans doute, elle s’oppose à la linéarité du discours oral, mais elle permet des rapprochements et des cours circuits que l’oralité n’autorise pas. L’orgalité est un processus des lentes élucidations. Les découvertes foudroyantes (ombres et lumière, rappelle S. Freud dans Le mot d’esprit….) ne le sont que parce que le sens a longtemps avancé masqué

La tabularisation s’est encore accélérée avec le journal moderne. La page devient mosaïque (Mc Luhan) en superposant des éléments disparates : colonnes, titres, intertitres, et images

“Le nombre des colonnes, les filets, la graisse, les caractères, la position des illustrations, la couleur, permettent ainsi de rapprocher ou d’éloigner, de sélectionner et de disjoindre des unités qui, dans le journal, sont des unités informationnelles. La mise en page apparait alors comme une rhétorique de l’espace qui déstructure l’ordre du discours (sa logique temporelle) pour reconstituer un discours original qui est, précisément le discours du journal” Ch. Vandendorpe Du papyrus à l’hypertexte

Christian Vandendorpe distingue une tabularité fonctionnelle: elle facilite l’accès au contenu du texte et sa lecture (paragraphes, majuscules, appareils critiques) et une tabularité visuelle qui permet de glisser du texte aux illustrations et autres figures. C’est cette cette même tabularité que l’on trouve sur le web. Un blogue est en effet constitué d’un appareil particulier : la liste des derniers billets, les mots clés, les archives permettent une navigation à l’intérieur du texte tandis que les liens hypertextes et la blogoliste pointent vers des contenus hors-texte tout comme les citations d’un livre renvoient dà l’autres livres. Les liens hypertexte déstructurent bel et bien un ordre de discours, mais ils en reconstituent un autre. Tout l’intéret de la tabularité de l’hypertexte est de permettre des courts circuits. Nous nous trouvons ainsi en contact avec des contenus inattendus. Serendipité est ici le mot clé.

L’observation est Nicholas Carr est juste, mais ses conclusions sont erronés. Il est vrai que le texte se transforme et nous transforme. Profondément. On a pu ainsi pu remarquer que le cerveau d’un lecteur était différent d’un non lecteur. Mais il est faux que cela nous transforme en idiots. L’Internet n’est pas la taylorisation des esprits, et en tous cas, il ne l’est pas plus que le livre.

Sisyphe, inlassable lecteur, en sera sans doute heureux