jeudi 13 mai 2010

Always on

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David Shields a écrit un livre curieux. Reality Hunger: A Manifesto est composé de 618 fragments numérotés  dont la plupart sont des emprunts  faits à d’autres auteurs. Ceux-ci sont cités in-extemis à la fin du livre ? Qui a écrit le texte ? David Shield ou les Philip Roth, Joan Didion et autres Saul Bellow ?

Twenty show, le film est un objet vidéo réalisé par François Vautier et Godefroy Fouray qui pose des questions similaires. Il oscille entre le documentaire, le journal et la fiction, mêle les récits très écrits et des vidéos produites par des video bloggeur. Au final, un récit polyphonique tout à fait en phase avec notre époque.

La question du plagiat et du vol hante création en général et peut-être la littérature en particulier. Proust a écrit des pastiches toute sa vie.  Il n’est pas le seul à s’être laissé aller au plaisir des pastiches et des mélanges :  tous les élèves de sa génération ont eu a plancher sur des devoirs où il était demandé d’écrire une  “Lettre de Cicéron à Atticus” ou  à la manière de Tacite. Pour Flaubert, la pratique du pastiche avait des vertus : pratiquer les grands maîtres permettait de moins les idéaliser et finalement de moins les imiter.

Mais ce qui était des cas particuliers de l’art n’est il pas en train de devenir le banal général ? Le remixage des contenus est le quotidien de millions d’internautes. Sur les comptes personnels s’accumulent des fragments de vidéo, des images de vacances et des clichés pris à la va vite sur le chemin du travail, des liens vers des chansons, des commentaires déposés sur d’autres profils, des lieux, des pages internet, des objets ramenés des jeux vidéo, des engagements associatifs ou politiques…

Cela est devenu possible parce que nous sommes “always on”.

 

Quels effets est ce que ce “always on” peut avoir sur les psychés et particulièrement sur les psyché des plus jeunes ?

Avant l’ère de l’Internet pervasif, les choses était simples. On était en contact avec une chose ou une personne et l’on s’en séparait. La séparation, l’absence, le manque étaient une source importante de travail psychique qui pouvait conduire à de nouvelles symbolisations ou, lorsque la charge de travail était trop importantes à la rupture et à la pathologie. Les choses en vont maintenant autrement : l’absence de co-présence physique n’implique pas la séparation. Le contact psychique peut être prolongé en ligne ou par SMS, pour le meilleur comme pour le pire.

Always on : l’excitation continuelle. Le premier effet est de maintenir une excitation continuelle et contagieuse. La colère allumée par une dispute ne connaît ni trêve ni repos. Elle court de classe en classe par les SMS et allume les réseaux d’amis. Elle n’est plus contenue en un lieu – l’école, la rue – mais est partout et nulle part. Il n’est plus de lieu ou l’on ne puisse être atteint. La maison n’est plus un sanctuaire.

Always on : la mise en scène continuelle. Etre toujours connecté, c’est être toujours lié à d’autres et donc être toujours en scène et en représentation. A l’adolescence, cet aspect est particulièrement important parce que les adolescents empruntent à leur environnement et à la culture des images qu’ils endossent un moment. Le fonctionnement en faux-self leur est pour un temps nécessaire, et ce n’est qu’à de rares moments qu’ils s’autorisent à être eux-mêmes. Ces moments, dans un mode hyper connecté, se raréfient.

Always on : la surveillance continuelle. Le fait d’être toujours en représentation a un effet qui peut paraître à première vue paradoxal. L’internet est souvent montré comme le lieu de toutes les déliaisons : l’agressivité s’y satisfait facilement. Mais la présence des autres, surtout lorsqu’il s’agit d’autres que l’on connaît par ailleurs, fonctionne comme un représentant des exigences surmoïques. Il faut se tenir en ligne par crainte des retours et il faut se tenir hors ligne par crainte de la diffusion du comportement coupable dans le réseau de pairs.

 

Il faut prendre conscience que nous ne sortirons plus du “virtuel”. On n’a jamais vu une société rétrograder technologiquement. Il faut donc aider les adolescents à faire avec les matières numériques.

Pour guider efficacement les adolescents, il faut que les parents connaissent les mondes numériques, leurs eaux troubles comme leurs richesses.  Cela passe par la connaissance des réseaux sociaux, de leur fonctionnement, mais aussi de ce qui viendra par la suite.  Tout enfant a besoin d’être guidé, et les mondes numériques n’échappent à la règle.

Il est important que les enfants aient aussi d’autres investissements que les mondes numériques. Ceux-ci sont d’évidence un excellent facteur de croissance psychique puisqu’ils apportent leurs lots de liens et de plaisirs. Mais ils sont également, de façon tout aussi évidente, un lieu ou l’on sombre si l’on s’appuie que sur eux.

Enfin, heureux qui comme Ulysse sait ne pas entendre les sirènes numériques. Il faut pouvoir se retirer de la surcharge de liens que donne l’Internet.  Sur le réseau, il y a toujours quelque chose à faire, quelqu’un à qui parler, un blog à améliorer, une dernière recherche à faire, un profil à regarder, une réponse à faire. L’internet ne connaît ni trêve, ni repos et peut être comme une mère sur-excitante. S’échapper un moment de l’amicale tyrannie des pairs est une option qu’il ne faut pas hésiter de prendre.